Reconversion professionnelle · oui, à 24 ans aussi

Il avait un CAP de cuisine, deux ans en restauration, et il n’en pouvait plus. Vingt-quatre ans. Quand il a dit à sa famille qu’il voulait arrêter, la réponse a été : « à ton âge, tu n’as même pas commencé ».

C’est cette phrase qui m’a donné envie d’écrire ce billet. Je l’ai entendue, dans la cuisine de ma sœur, et elle m’a paru à la fois compréhensible et complètement fausse.

Pourquoi on se reconvertit tôt

Les métiers où l’on entre à dix-huit ans avec un diplôme court sont souvent ceux dont on sort usé le plus vite. Restauration, aide à la personne, bâtiment, logistique : horaires décalés, charge physique, salaires bas. Deux ans suffisent à savoir si l’on tiendra trente.

Il y a aussi une raison plus simple, et c’est celle qu’il a fini par formuler : à quinze ans, quand on l’a orienté vers la cuisine, personne ne lui a demandé s’il aimait cela. Il avait des notes moyennes et une place s’est libérée. L’orientation précoce produit des reconversions précoces, ce qui me semble mécanique.

Les parcours de ce genre sont documentés par les travaux du Céreq, qui suit les premières années de vie active des sortants du système éducatif.

Les droits ouverts, et leur limite

Deux ans de travail, c’est un compte personnel de formation partiellement alimenté. Pas vide, pas suffisant non plus pour une formation longue. J’ai détaillé le fonctionnement et les abondements possibles dans mon billet sur le compte personnel de formation.

Deux ans, c’est également un droit à l’allocation chômage en cas de rupture ouvrant droit, ce qui dépend entièrement de la manière dont on quitte le poste. Démissionner sans préparation ferme cette porte, sauf démission considérée comme légitime ou projet de reconversion validé en amont. Cette validation préalable existe et elle est méconnue : elle suppose un dossier monté avant de partir, pas après.

C’est le premier conseil concret de ce billet, et le seul que je donnerai avec autant d’aplomb : ne démissionnez pas avant d’avoir vu quelqu’un. La chronologie décide de presque tout.

Trois obstacles qui n’ont rien d’administratif

Le premier est l’entourage. « Tu as un métier, garde-le. » Pour des parents qui ont connu le chômage, lâcher un emploi stable relève de l’inconscience. Il a mis quatre mois à en reparler chez lui.

Le deuxième est l’argent du mois suivant. Une formation qualifiante dure souvent entre six et dix-huit mois. Sans rémunération pendant cette période, le projet tient à la possibilité de vivre chez ses parents ou à un travail du soir. Lui a fait des extras le week-end, dans le métier qu’il quittait, ce qui n’était pas sans ironie.

Le troisième est l’absence d’idée précise. Vouloir partir n’est pas vouloir aller quelque part. Pendant trois mois, son projet a été « autre chose ». Les dispositifs d’accompagnement supposent tous un objectif nommé, et personne ne finance « autre chose ».

Ce qui a débloqué la situation

Un conseil en évolution professionnelle, gratuit et accessible sans condition d’emploi. Trois rendez-vous, étalés sur six semaines. Il n’en attendait rien.

Le premier a servi à poser les contraintes financières réelles. Le deuxième à identifier trois métiers compatibles avec ses contraintes et ses goûts. Le troisième à construire une période d’immersion de deux semaines en entreprise, dispositif qui permet de tester un métier sans contrat de travail.

L’immersion s’est faite dans un atelier de maintenance industrielle. Il en est sorti certain. Deux semaines ont fait ce que six mois de réflexion solitaire n’avaient pas fait, et je trouve que ce rapport coût-efficacité mériterait d’être mieux connu. Le rôle de ces accompagnateurs ressemble à celui que j’ai décrit dans mon billet sur le référent de mission locale.

La question du diplôme déjà obtenu

Beaucoup pensent qu’une reconversion annule ce qui précède. C’est faux sur un point précis : les blocs de compétences.

Les certifications professionnelles sont découpées en blocs, et certains blocs se retrouvent d’un métier à l’autre, notamment en hygiène, sécurité ou gestion. Un bloc déjà validé peut parfois dispenser d’un module. Dans son cas, la partie hygiène et sécurité alimentaire ne servait à rien, mais le module de prévention des risques a été reconnu.

Cela n’a économisé que trois semaines sur une formation de onze mois. Trois semaines valent trois semaines.

Il y a un second effet, moins visible et plus utile. Deux ans en restauration apprennent à tenir une cadence, à encaisser une remarque sèche un vendredi soir et à ne pas lâcher un service commencé. Aucun de ces acquis n’apparaît sur un certificat, et tous ont été cités par le formateur de son atelier de maintenance comme les raisons pour lesquelles il le gardait sans inquiétude. Une reconversion n’efface pas les années passées, elle les déplace.

Le calendrier, qui décide de presque tout

Les entrées en formation ne sont pas continues. Les centres conventionnés ouvrent des sessions à dates fixes, souvent deux ou trois par an, et une place manquée se paie de plusieurs mois d’attente. Lui a appris en avril que la session suivante démarrait en septembre.

Ces cinq mois ont été le moment le plus dur. Ni tout à fait en projet, ni tout à fait au travail, avec un entourage qui demandait chaque dimanche où cela en était. Si vous préparez une reconversion, demandez le calendrier des sessions avant toute chose et prévoyez ce que vous ferez pendant l’attente. Cela n’a l’air de rien et cela fait tenir.

Ce que je n’ai pas réussi à savoir

Je n’ai pas trouvé de données publiques claires sur la proportion de jeunes qui changent de secteur dans les cinq ans suivant une première qualification professionnelle, ni sur ce que deviennent ceux dont la reconversion échoue. Les récits disponibles sont ceux des réussites, ce qui fausse la perspective.

Il a commencé sa formation en septembre, à vingt-cinq ans maintenant. Sa mère a fini par dire que c’était une bonne idée. Pour le reste du parcours, la rubrique insertion professionnelle des jeunes rassemble mes autres lectures. Si vous vous êtes reconverti jeune, votre récit m’intéresse beaucoup.